La fenêtre entr'ouverte laisse entrer l'odeur de terre mouillée dans la chambre; elle se faufile entre les tentures qui ondulent doucement. Avant même d'ouvrir les yeux, Claire sut qu'il avait plu à la fin de la nuit. La-bas, tout au bout du village, au-delà des champs, la N4 ronronne de plaisir en emmenant les voitures vers les Ardennes pour le week-end ou quelques jours de vacances.
Claire, sous la couette, s'étire et déroule mentalement la journée. Le petit tour au jardin, les comptes du mois, le moment « café » qui amènera Sylvain ; après-midi, elle ira jusqu'au hameau de Maibelle pour aider Julie qui a tant de mal avec son néerlandais....
Sylvain ! Il était arrivé un matin par le jardin, attiré -avait-il dit en riant- par l'odeur du café. Et l'habitude s'était prise, de matin en matin.
Sylvain ! Elle l'appelait parfois « son guérisseur ». Dès son deuxième café, il lui avait fait une proposition « Je fais des fromages avec le lait de mes brebis. J'ai besoin d'aide à certains moments. En échange, je vous aiderai pour votre potager ... » Claire sortait de sa chimio, elle se voyait comme une morte en sursis et cet ahuri lui proposait de se lancer dans les fromages et le potager ! Elle l'avait regardé droit dans les yeux, et lui avait répondu, d'un ton qu'elle pensait neutre « On vient de m'enlever un sein ». Pas même un blanc dans la conversation, juste le regard soutenu, et Sylvain avait enchaîné « Pour les fromages, les mains, ça ira très bien » Et Claire avait ri. Ce jour-là, la maladie avait cédé la place à l'envie de guérir! Et depuis, les légumes poussaient chaque été dans un coin du jardin.
Claire ouvre les yeux. Les vacances de Pâques commencent aujourd'hui; au bout du vieux chemin le château va s'animer. Toute la famille rentre au nid : des voitures vont passer, il faudra garder les poules dans l'enclos !
Claire se lève, tire les rideaux,s'attarde devant la fenêtre. Une légère brume adoucit les contours de la ferme du haut; au milieu de la pelouse, le magnolia prend des airs de gros bouquet.
D'un doigt léger, Claire touche la cicatrice qui lui tient lieu de sein gauche et pense, comme chaque matin « merci de m'avoir amené ici ». Une belle journée commence !
Maryline ne sais pas depuis combien de temps elle frappe contre la porte qui sépare le débarras de la cuisine. Elle se laisse doucement glisser sur la manne de linge sale, ramène ses pieds glacés contre ses fesses maigres.Ses mains sont meurtries, De l'autre côté de la porte, la radio continue son programme de musique et de jeux. Machinalement, Maryline agrippe d' une main le bouton de la porte et tire un fois de plus. Et la porte s'ouvre...
Le verrou, sans doute mal tiré, a cédé aux coups répétés. Mais Maryline ne se pose pas de question. La porte est ouverte, cela seul compte. Elle ne prend aucune décision consciente, elle obéit à son instinct de survie. Elle sait que tout est verrouillé. La maison est la dernière de la rue Belle Vue. Du jardin , elle peut rejoindre le petit bois du parcours santé, installé pour que les habitants de la cité profitent de l'espace vert. Elle y allait souvent avec le grand-père et les enfants, quand ils vivaient avec elle. Chantal a laissé sur le dossier d'une chaise le gilet avachi qui lui sert de peignoir. Elle l'enfile pour cacher sa nudité ; il lui tombe jusqu'au genou. Elle ramasse les grandes pantoufles de velours brun de Marc - des pantoufles d'hommes tranquille ! Reste à pousser une chaise contre la porte-fenêtre, arracher le carton qui remplace une demi vitre . Marylyne ne sent même pas qu'elle s'ouvre la cuisse en se laissant glisser à l'extérieur. Son cerveau fonctionne sur le mode automatique : partir, partir , partir .....
Il pleut des cordes, pas de risque de rencontrer quelqu'un au bois.
Le sentier est boueux, les pantoufles trop grandes rendent chaque pas difficile,elle glisse, se relève, continue, serre les bras sur le gilet trop large , elle doit comprimer sa poitrine que le manque de souffle rend douloureuse.
Maryline marche. Chaque pas l'éloigne de ses bourreaux. Fini de les servir et de manger les restes, par terre comme un chien, fini d'avaler de force cet alcool qui la transforme en esclave. Fini !Elle ne sent ni la pluie qui lui colle les cheveux au visage , ni le sang qui coule le long de sa jambe. A la sortie du bois, il restera cinq cents mètres à faire pour arriver à la maison où son dernier enfant est mis en attente d'acceuil. Elle doit arriver jusque là . Elle voit la maison ....
Elle sonne, la porte s'ouvre, Maryline est sauvée, elle peut s'écrouler.